“Il ment!” – Anatomie du mensonge chez l’enfant

mensonge enfant

Il y a des situations où les adultes affirment que les enfants mentent.

Ils emploient systématiquement ce verbe pour qualifier les propos des enfants qui ne sonnent pas “vrais à leurs oreilles”, qui ne correspondent pas à la réalité perçue par leurs lunettes :

    • quand les enfants ne répondent pas aux questions posées de façon attendue (dans le cadre d’un interrogatoire sur le lavage de main ou bien rangement de chambre ou de tout autre fait qui leur est reproché …)
  • quand les enfants racontent des choses qu’ils auraient vues ou entendues etc.

Pour l’adulte il n’y a aucune autre option : si l’enfant ne s’est pas lavé les mains et qu’il répond oui à la question, il ment. S’il raconte quelque chose que la maîtresse (ou un copain) a fait ou dit, et qui ne s’est pas passé comme ça, il ment.

Quelque soit le dictionnaire étudié, le verbe mentir revêt un caractère intentionnel et conscient de l’auteur : il s’agit d’un travestissement de la vérité, un déguisement, une dissimulation volontaire.

Un article sur la psychologie du mensonge (entrée dans l’encyclopédie Universalis) donne des éléments de compréhension supplémentaires :

“Le menteur a l’intention délibérée d’abuser une autre personne, sans donner le moindre avertissement et sans que la victime lui ait demandé d’agir ainsi. Le menteur connaît la vérité. Il a le choix de la dire ou pas. Le mensonge peut être transmis par la parole (falsification) ou par le silence (omission). Le mensonge est étudié dans les laboratoires de recherche du point de vue de son émetteur (encodage) ou de sa cible (décodage).”

Cet article sera le point de départ de cette revue anatomique du mensonge chez l’enfant voyons les différents éléments ensemble.

L’intention délibérée

Pour avoir une intention délibérée, l’enfant doit développer certaines capacités cérébrales. Il doit en l’occurrence être en mesure de différer son besoin et l’anticiper. Cette capacité ne commence pas à se développer chez l’enfant avant 6/7 ans. Avant cet âge l’enfant est dans l’immédiateté de son besoin : il veut tout de suite !

Il n’a pas encore développé les compétences de cette prise de recul. Elles sont afférentes à une maturation cérébrale : le développement de son COF (Cortex Orbito Frontal), siège des fonctions supérieures, et son amygdale, siège des émotions, ainsi que les connexions entre ces deux parties.

Lorsque les enfants sont traversés par des émotions, qui sont les signaux d’un besoin à remplir, ils sont encore majoritairement régis par une logique psychomotrice, leurs gestes, leurs propos sont alors pulsionnels.

Lorsqu’ils adoptent des comportements non convenables socialement, voire violents (crier, frapper, mordre, griffer, insulter, se rouler par terre) il n’y a pas alors d’intention chez eux : ils subissent une vague qui les submerge, une tempête émotionnelle, qui va guider leurs comportements, indépendamment de leur volonté.

L’incapacité cérébrale de l’enfant à faire fonctionner en même temps les deux parties du cerveau COF et amygdale, se traduit également par l’impossibilité pour l’enfant de répondre à la question du “pourquoi” quand il est aux prises avec ses émotions.  

Le fait que l’enfant ne donne pas alors de réponse raisonnable, ce n’est pas un mensonge c’est une incapacité

Et sans même être au stade de la tempête, du débordement émotionnel, toute montée en stress, sous l’impulsion de l’émotion, même non perceptible par l’adulte, peut donner lieu à des comportements inappropriés qui ne dépendent pas de l’intention délibérée de l’enfant.

Ainsi, lorsque l’enfant est soumis à un interrogatoire, avec de surcroît une posture accusatrice de l’adulte, une intention de ce dernier d’utiliser les violences éducatives ordinaires (punitions, récompenses, menaces, chantages, réprimandes), cela va générer un sentiment de peur chez l’enfant.

Mentir sera alors un réflexe de survie pour l’enfant, une attitude saine pour ne pas subir cette violence. Comme il est sain de se débattre d’un prédateur en le frappant ou le mordant pour se défaire de son emprise.

Toujours de façon non délibérée, l’enfant sera amené à mentir parce qu’il voudra sincèrement que la réalité soit différente pour ne pas perdre l’amour de son parent ou ses figures d’attachement.

Quand à la question “est ce que tu t’es lavé les mains ?” l’enfant répond oui, il dit à l’adulte ce que ce dernier attend. En dehors de la crainte et la peur de sa réaction éventuelle, l’enfant va être motivé par le désir de coller aux attentes de l’adulte.

Il pensera au fond de lui : « j’aurais sincèrement préféré m’être lavé les mains pour ne pas avoir de problèmes et être aimé par mon parent » ce qu’il formalise par un « oui » parce qu’il ne sait pas dire “non, je ne me suis pas lavé les mains mais j’espère que cela ne change rien à l’amour que tu me porte”…

Les v.e.o et l’amour conditionnel sont alors les raisons de ces “mensonges”.

La volonté d’abuser une personne.

S’il y a bien une volonté inéxistante chez l’enfant, c’est bien celle-ci. Malgré de nombreuses croyances populaires qui passent les enfants pour de vils manipulateurs prêts à tout pour arriver à leurs fins, les enfants n’ont pas de telles intentions spontanément.

Leurs intentions sont mues par la réalisation de leurs besoins, les stratégies qu’ils emploient sont rarement conscientes, mêmes quand elles sont maladroites ou inappropriées (non convenables socialement), et s’il y a de la part de l’adulte la perception d’un abus :

    • C’est soit parce qu’il ne comprend pas les besoins et stratégies de l’enfant et qu’il est conditionné par ces croyances
  • Soit parce que l’enfant grandit dans un environnement ou abuser l’autre est une façon de remplir ses besoins, une stratégie banale.  Dans ce cas l’enfant l’imite sans filtre, en reproduisant les comportements sans en comprendre les enjeux ni les intentions.

Le schéma de l’abus est donc un modèle enseigné par l’adulte de par ses propres comportements (conscients ou non, là n’est pas la question : l’adulte reste responsable).

L’intention de l’adulte “pour le bien de l’enfant” n’est également pas remises en cause, la plupart des adultes pensent bien faire évidemment, ils sont a priori mus par de “bonnes intentions” lorsqu’ils mentent.

Quelques exemples des mensonges de l’adultes envers les enfants :

    • Père noël et autres mythes passés pour vrais que les adultes ancreront dans la réalité en connectant le quotidien de l’enfant en manipulant sa crédulité
    • tenir des promesses en sachant que l’adulte ne pourra pas les tenir, “pour acheter la paix”/tranquilité, voire l’amour de l’enfant …
    • cacher ses émotions sciemment à l’enfant, par honte, crainte de l’effrayer ou montrer ses “faiblesses” (selon la perception qu’aura l’adulte de ses émotions)
    • édulcorer la réalité : le bébé sont apportés par les cigognes , mentir sur la mort etc.
    • complimenter pour faire plaisir
    • s’inventer un passé miséreux pour donner l’exemple ou culpabiliser (on a tous un grand père qui nous racontait avoir marché pieds nus dans la neige pour aller à l’école …)
  • chasser les monstres avec spray à monstres etc

Et je n’aborde même pas tous les mensonges entre adultes eux-mêmes, dont l’enfant est spectateur, dont il décortique les mécanisme dans les relations tels des rouages pour en saisir les composants et les réutiliser le moment venu. Non pas parce qu’il aura fait un choix conscient mais parce que c’est son mode opératoire dans les acquisitions et apprentissages.

Le menteur connaît la vérité

Le cerveau des enfants commence seulement à distinguer le réel de l’imaginaire entre 3 et 5 ans et la frontière entre les deux reste floue jusqu’environ 10/12 ans. L’imaginaire n’étant pas seulement des contes et légendes qui défilent dans leurs têtes comme on pourrait se l’imaginer, mais il s’agit de toute projection mentale qu’ils font pour essayer de saisir le réel.

Bien sûr, les enfants peuvent d’apparence présenter des signes de compréhension et de maitrise en utilisant le champs lexical approprié dans les bonnes circonstances, cela ne veut pas dire que la distinction est très nette dans leur esprit, en toutes circonstances.

D’ailleurs dans celui des adultes, les choses ne sont pas non plus toujours nettes, entre amnésie partielle, faux souvenirs etc, relater un fait dans ses détails précis ou sans commettre d’erreur pour coller à la réalité, relève d’une grande capacité cérébrale que les enfants n’ont pas.

Le mensonge peut être transmis par la parole


Le vocabulaire des enfants est plus ou moins « maladroit », imprécis, selon les âges.

L’emploi des modes (conditionnel et subjonctif surtout), de la  temporalité, couplée à la frontière floue réel/imaginaire, peut donner certains propos qu’on a du mal à comprendre.

Des propos qui peuvent nous paraître “invraisemblables” à nous adultes, et comme nous avons été conditionnés à ne pas faire d’effort et à considérer que l’enfant est en tord (n’étions pas nous-mêmes toujours en tort vis à vis des adultes qui nous désapprouvaient et ne voyaient en nous que du négatif ?) cela donne les appellations telles que le mensonges.

Quand l’enfant nous explique être allé dans l’espace la veille, avec des yeux pleins d’étoiles, c’est pour nous partager l’envie d’y aller.

“Je suis allé dans l’espace” est une formule plus spontanée à 6 ans que “si je pouvais, j’aimerais beaucoup aller dans l’espace”.

Lorsque les enfants affabulent (racontent des choses imaginées comme si elles étaient vraies) ils tentent également de communiquer sur une représentation qu’ils se font du monde, de choses entendues, saisies, vues etc. C’est une tentative de compréhension de leur part ou d’expression d’émotion induites par leurs perceptions des événements qui les dépassent.  

Ils baignent comme nous tous dans un flot d’information, ils voient ou entendent des choses qui ne les concernent pas toujours (tv, conversations d’adultes etc.) des choses qui n’ont pas d’ancrage avec leurs références internes.

Ils tentent par l’affabulation de combler des vides, assembler les pièces d’un puzzle.

Les propos des enfants ont donc toujours un fondement : ils tentent d’exprimer des émotions, des besoins.

Le mensonge de l’enfant : une interprétation violente de l’adulte, une violence en soi

Ce que les adultes appellent mensonge chez l’enfant c’est donc son incapacité à donner une version vraisemblable de la réalité que les adultes attendent et cette incapacité peut être, comme on l’a vue, liée au stade de développement ou à son état émotionnel.


Entretenir le mythe du mensonge, c’est non seulement alimenter des interprétations négatives sur le comportement d’un enfant : “l’enfant menteur” qui est une étiquette stigmatisante et fondée sur les seules lunettes de l’adulte, mais c’est aussi se fermer à la compréhension du fonctionnement de l’enfant.

Or cette compréhension, qui relève de l’empathie, est indispensable à un accompagnement respectueux.


En partant du principe que l’enfant a toujours une bonne raison de faire ce qu’il fait et de dire ce qu’il dit, nous serons plus empathiques et plus à même d’avoir une posture soutenante.

Cette seule posture est garante d’un bon développement pour l’enfant, propice au sentiment de sécurité et manifestation de l’amour inconditionnel.

Chercher à comprendre l’enfant ce n’est pas le soumettre à un interrogatoire défiant. Cela le met dans une situation difficile et est antinomique d’une posture soutenante.

D’autant lorsqu’on pose des questions alors qu’on en connaît la réponse : “qui a fait ça ?”.

L’adulte qui adopte cette posture fait semblant de ne pas connaître la vérité pour faire “avouer” l’enfant : c’est un autre exemple de mensonge de la part des adultes … Vive la cohérence !   

Pour comprendre l’enfant la confiance mutuelle est nécessaire.

La confiance est la base des relations saines. L’enfant a spontanément cette confiance envers l’adulte dès son existence, donc sans même en avoir conscience.

Le foetus qui se développe dans l’utérus de sa mère a confiance que son environnement pourvoira à tous ses besoins.

C’est cette même confiance, se poursuit lorsque l’enfant naît.

Je développerai la notion de confiance par ailleurs, mais je tiens à rappeler à ce stade que l’adulte a une grande responsabilité à préserver cette confiance spontanée.

C’est du fait de son altération, par la posture même de l’adulte, que l’enfant perd ses repères pour se livrer, être lui même, se confier à l’adulte etc.

Reprocher à l’enfant d’adopter une attitude qui découle de nos propres défaillance est une violence en soi du fait de la responsabilité placée alors sur lui.

“Les enfants se voient se refléter dans nos yeux, et ils supposent que nous avons raison de les voir de telle ou telle manière. » Dr Laura Markham

Les lunettes qu’on porte à nos enfants sont fondatrices à nous de choisir celles qui les accompagneront en sécurité.

Maja

Comments

  • Gaelle on

    Super article!! Merci

  • Irène on

    Merci pour cet article très instructif qui m’a donné envie d’en savoir plus (si jamais tu as des études qui t’ont paru importantes sous la main ? )

    Je me posais une question par rapport à la fin de l’article : comment est-ce qu’on peut dire qu’un foetus a « confiance »? Absence de stress?

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Name and email are required